La reconnaissance du père
"Le problème moderne n'est pas d'être reconnu par le père, c'est de le reconnaître."
Edgar Morin
Luc De Decker était artiste-peintre. Il était aussi notre père. Il est très difficile d'être objectif dans l'approche de l'oeuvre d'un artiste, lorsqu'il est l'homme à qui l'on doit la vie. Mais d'une part, est-ce possible d'être objectif en matière artistique? Et n'avons-nous pas, pour avoir vécu avec lui durant toutes ces années, un témoignage particulier à apporter à propos d'un homme que nous avons vu travailler et créer, les deux se confondent chez lui en un même effort et une même joie?
Tout d'abord, reconnaissons un privilège : c'est un grand avantage, pour des enfants, que d'avoir un père peintre. Il exerce sa profession chez lui, pour commencer : nous avions notre père à portée de main, si l'on peut dire. Son antre, c'était son vaste atelier de la rue de l'Est à Schaerbeek, qui avait été construit au début du XXième siècle par un maître verrier : c'est dire que cet espace était tout entier voué à la célébration de la lumière. Ce lieu occupait l'arrière de la maison que nous habitions, il nous privait donc de jardin, mais la nature n'en était pas absente pour autant. Luc De Decker avait été horticulteur dans sa jeunesse, et il en avait gardé la passion des fleurs. Souvent, il se levait dès l'aube, et se rendait au marché matinal, d'où il en ramenait par brassées. Une part en était offerte à notre mère, qui en décorait la maison. Mais il s'en servait avant tout comme motif : il les disposait devant son chevalet, et cherchait à en restituer les infinies nuances sur la toile.
La couleur était son défi, et il ne se lassait pas de tenter de la célébrer par son art.
La chose a l'air si simple, si élémentaire : Luc De Decker trouvait le monde beau, et il chercha toute sa vie à le montrer à ses semblables en le reproduisant au bout de ses pinceaux.
Il était non seulement un artiste figuratif, mais un réaliste. Il ne voyait pas pourquoi il aurait déformé une réalité dont la représentation lui semblait une tâche
inépuisable. Combien de paysages a-t-il peints en plantant son chevalet dans les vallonnements de son cher Brabant, qu'il soit flamand ou wallon ?
Ce sont des variations à l'infini, entre terre et ciel. Quelles teintes rendent le mieux l'éveil du printemps, le règne de l'été, les derniers éclats de l'automne, la blancheur enveloppante de l'hiver ?
Ces questions l'ont taraudé toute sa vie, il avait cela en commun avec les peintres orientaux dont il partageait la sérénité, la patience, et la quête permanente de la maîtrise.
Il avait, dès son plus jeune âge, manifesté un talent évident, que ses maîtres, comme Alfred Bastien à l'Académie de Bruxelles, ou Isidore Opsomer, à celle d'Anvers, lui reconnurent d'emblée.
Il y remporta des prix sans même devoir suivre tout le cursus prévu.Mais cela ne l'empêcha pas de se tenir toute sa vie pour un aspirant.Il admirait le métier des grands : Franz Hals, Van Dijck, Le Titien étaient ses références dans l'art du portrait. Pour le paysage, il admirait les impressionnistes belges, comme Théodore Verheyden ou Hippolyte Boulanger. Il s' inscrivait dans ces filières, insolites de la part d' un artiste contemporain des avant-gardes de son époque, il vivait dans une autre dimension, celle de l'art qui défie le temps, et qui n'a cure des engouements du jour.
Il respectait les notables qui lui passaient commande de leur portrait. Il fut honoré de pouvoir à diverses reprises répondre à la demande d'effigies du roi Baudouin, à qui le liait une relation tissée de grande estime et d'affection. Il savait le poids des responsabilités, et rendait justice à ceux qui les assumaient. Mais il mettait autant de soin à faire le portrait d'un enfant, dans le regard duquel il devinait les engagements et les défis futurs. C' est pourquoi, dès l'âge le plus tendre, nous dûmes lui servir de modèles : ces séances de pose demeurent inscrites dans notre mémoire, accompagnées de conversations qui nous ont marqués pour la vie. Et, au Grand Serment des Archers de Saint-Sébastien, dont il était membre, il saisissait, chargé de peindre le portrait du roi de l'année, l'occasion de rappeler la vanité des conquêtes humaines, y compris les siennes, puisque son oeuvre était livrée aux tirs parfois maladroits des compétiteurs de l'année suivante...
Vingt ans après sa mort, nous avons tenu à ce que son oeuvre soit non pas rassemblée, parce que la tâche semble impossible, tant notre père peignait comme il respirait, mais au moins présentée dans sa diversité et sa constance. Durant plus d'un demi-siècle, Luc De Decker exerça son art, fit fête à son talent, avec une probité et une fidélité à lui-même qui nous semblent mériter l'attention, sinon l'admiration.
Il n'avait, pour sa part, pas d'autre ambition que de faire son métier, à la façon des artisans de jadis, qui ne travaillaient pas dans le génie, mais voulaient exceller dans une technique que la tradition leur avait transmise. Il avait la secrète conviction que cette honnêteté de base était peut-être la meilleure façon de défier les atteintes du temps.
A voir et à revoir ses toiles, aujourd'hui témoignages d'un siècle révolu, et en même temps si assurément présentes, nous ne pouvons qu'être tentés de penser que papa avait raison.
Jacques et Armand De Decker 18 mars 2002